Dans le premier volet, je racontais comment, sans parler la langue, j'avais atterri dans un lycée français avant de devenir le « second prof » de maths. Mais derrière les cours et les équations se cache une vie quotidienne surprenante : un emploi du temps à géométrie variable, des blocages devant les grilles, un scanner de main pour entrer à la cantine et des ballons dissimulés dans les buissons. En pratique, le lycée français n’a absolument rien à voir avec nos écoles ukrainiennes.
Les vacances à la française et les « blocages » imprévus
Ici, l'année scolaire est rythmée différemment. Les élèves français finissent un mois plus tard : juin est un mois de cours à part entière, et les grandes vacances ne débutent qu'en juillet. Cela dit, le système compense largement au fil de l’année : au lieu d'une seule semaine de repos par trimestre comme en Ukraine, on a droit à deux semaines complètes toutes les sept semaines environ.
Autre particularité bien locale : la culture de la contestation. Un matin d'automne, j'arrive devant l'établissement et réalise qu'il est impossible de franchir le portail. Une foule dense de lycéens bloque l’entrée, brandissant des pancartes faites maison au milieu des cris et des sifflets. L'un des meneurs était juché sur un bloc de béton d’un mètre de haut pour haranguer les automobilistes qui passaient, lesquels répondaient par des coups de klaxon solidaires. En France, ces « blocages » lycéens font partie du paysage et rappellent cet attachement viscéral au débat et aux mouvements sociaux.

À l'intérieur, c'était le désert : à peine dix ou vingt élèves par étage. J'ai pourtant décidé de respecter mon planning et de monter en cours. Dans la salle, nous n'étions que trois, en plus de l'enseignante, qui a choisi d'assurer le cours malgré tout. Comble de l'ironie : c'était un cours d'histoire. Nous n'y avons pourtant pas refait la Révolution, mais simplement avancé sur le programme habituel.
Un emploi du temps en kit : de 6 à 10 heures par jour
L'organisation des cours est à l'opposé du modèle ukrainien, où les horaires sont fixes de 8h30 à 14h00.
Ici, les séances durent une ou deux heures (dans ce dernier cas, le professeur accorde généralement cinq minutes de pause à la fin de la première heure). La journée peut débuter à 8h comme à 10h, et se terminer à 13h ou s’étirer jusqu'à 18h.

Lorsque j'ai intégré le cursus classique, un petit couac administratif m'a assigné par erreur un cours d'espagnol, langue que je n'avais jamais étudiée. Ce cours commençait à 8h du matin, un jour où je finissais à 18h. Le temps de rectifier le tir au bout de deux semaines, j'ai battu mon record personnel en passant dix heures d'affilée dans l'enceinte de l'établissement. En moyenne, une journée compte au moins six heures de présence, en comptant la longue pause de midi.
Le labyrinthe des salles : rez-de-chaussée et lettres
S'orienter dans le lycée demande un temps d'adaptation.
D’abord, les étages commencent à zéro. Le niveau par lequel on entre de la rue est le rez-de-chaussée. Ce que nous appelons en Ukraine le deuxième étage correspond ici au premier, notre troisième au deuxième, et ainsi de suite.
Ensuite, les bâtiments sont désignés par des lettres : dans mon lycée, il y en a quatre (A, B, C, D). Le numéro d'une salle combine une lettre et des chiffres, où le premier chiffre indique l'étage. Par exemple, la salle B11 se situe dans le bâtiment B, au premier étage (notre deuxième étage), salle 1. La salle A01 se trouve au rez-de-chaussée du bâtiment A. Heureusement, des panneaux indicateurs détaillés sont affichés à l'entrée de chaque couloir.
Cahiers grand format et stylos 4 couleurs
Côté fournitures et méthode de travail, quelques éléments sautent aux yeux :

- Les cahiers grand format (A4 et 24x32 cm) : ils sont bien plus imposants que les petits cahiers ukrainiens. Dans les rayons de fournitures scolaires, ils occupent l’écrasante majorité des étagères.
- Le stylo 4 couleurs (bleu, noir, rouge, vert) : c'est l'indispensable absolu. Pratiquement tout le monde en a un dans sa trousse, complété par des surligneurs pour structurer les notes.
- Des polycopiés plutôt que des manuels : nous utilisons assez peu les livres scolaires traditionnels. Les enseignants distribuent essentiellement des feuilles volantes à chaque séance. Sans un trieur ou un classeur bien tenu, on est vite submergé par une marée de feuilles volantes.
- L’outil numérique : chaque classe est équipée d’un vidéoprojecteur. En informatique, les ordinateurs fonctionnent très bien. Chacun dispose d'une session personnelle avec identifiant et mot de passe. Notre professeur privilégiait l'apprentissage par la pratique : nous découvrions Python via une plateforme d'exercices interactifs, et il prenait toujours le temps de venir expliquer la logique du code aux élèves en difficulté.
La cantine : accès par reconnaissance palmaire
Le self-service n’a rien d’un simple buffet rapide : c'est un repas complet et équilibré. Chaque jour, on compose son plateau avec un plat chaud, un accompagnement, une boisson, du pain frais et un dessert.
Le menu change constamment et les repas sont de qualité : poulet rôti, légumes, légumineuses, riz. Pour finir, on a le choix entre yaourts, mousses ou entremets.

Mais l'aspect le plus insolite reste le système d'entrée. En début d'année, après avoir rempli le dossier d’inscription auprès de l'intendance et réglé les frais, chaque élève est convoqué pour un enregistrement biométrique. Pour accéder au réfectoire, on ne présente ni carte ni simple badge : on tape son code et on pose la main sur un lecteur biométrique qui scanne la forme de la paume. Lorsque le système refusait de me reconnaître (ce qui est arrivé quelquefois), le surveillant présent au portillon me laissait entrer sans problème, car il avait fini par me connaître.
La pause méridienne : CDI, buissons et ballons de foot
La pause de midi coupe agréablement la journée en deux. Après les trente premières minutes passées à table, le lycée s’anime selon les envies de chacun :
- Certains se rendent au CDI (Centre de Documentation et d'Information) pour lire dans le calme, travailler ou réserver une salle de travail vitrée en petit groupe ;
- D'autres s'installent sur les bancs dans la cour pour discuter, grignoter un encas maison ou réviser leurs devoirs ;
- Pour ma part, je filais presque toujours sur le terrain de sport. C'était la meilleure façon de décompresser. On improvisait des cercles de volley, un match de basket, ou plus souvent une partie de foot.

Les ballons de l'établissement ne sont distribués par le professeur d'EPS qu'une demi-heure après le début de la pause. Les habitués ont donc développé une astuce imparable : ceux qui apportent leur propre ballon le matin le cachent discrètement dans les buissons de la cour pour ne pas s'encombrer pendant les cours. Dès la sonnerie, le ballon est récupéré en deux secondes, et le match commence avant même que les autres n'aient le temps d'y penser.


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